Un train de retard ou un train d’avance ? Une question européenne

  • Hervé GOULLETQUER Directeur Adjoint de la Recherche

Quelle relation existe-t-il entre le niveau de la concurrence et l’efficacité d’un système économique ? N’est-ce pas la question posée par l’échec de la fusion Alstom – Siemens ?

Revenons sur le refus de la Commission européenne de mettre son véto à la fusion entre Alstom et Siemens. Le débat s’est établi selon des lignes assez classiques. D’un côté, les défenseurs des consommateurs au travers de l’exigence d’une concurrence « fonctionnelle » ; de l’autre, les défenseurs de l’emploi au travers de la nécessité de maintenir les capacités industrielles et technologiques aux meilleurs standards internationaux. Sous la volonté de privilégier la logique de l’offre, la seconde approche est plébiscitée et la Commission de passer alors pour l’institution ringarde, qui a « un train de retard », si on ose l’expression. Ite missa est ; et pas à l’avantage de l’économie européenne.

Disons plusieurs choses pour, à la fois prendre, du recul par rapport à cette conclusion aussi sévère que péremptoire et élargir le débat.

D’abord, un peu de recul historique est peut-être nécessaire. Il faut se souvenir des contrats passés avec la Chine au début des années 2000 par Alstom et Siemens. Ne parlait-on pas à l’époque de partenariat stratégique, sur fond de transferts de technologie-cœur ? Au final, le groupe chinois CRCC Corp est né, avec une ambition d’avantage de concurrence que de collaboration. Présente-t-il un réel danger pour nos deux entreprises européennes ? J’ai l’impression qu’il y a débat sur le sujet ; le point d’attention étant davantage pour demain que pour maintenant. La « morale de l’histoire » semble être double : il faut bien mesurer l’opportunité qu’il y a à transférer le meilleur de sa technologie et on ne doit pas être trop naïf en matière de partenariat avec une société d’Etat chinoise. Comment ne pas percevoir ici un écho au débat en cours au sujet des relations commerciales sino-américaines ?

Ensuite, la Commission a travaillé dans le strict respect des règles européennes. Elle ne l’aurait pas fait qu’elle aurait été « retoquée » par la Cour de justice de l’UE. En sachant par ailleurs qu’en ayant confié à Bruxelles la responsabilité en matière de concurrence, on a distendu la relation entre le monde des affaires et les responsables politiques. Parmi les entreprises, les Champions sont plus naturellement nationaux qu’européens et parmi les lieux de pouvoir les « grandes capitales » pèsent encore souvent plus lourd que Bruxelles. De quoi donner plus de pouvoirs au commissaire européen en charge de la concurrence.

Mais alors, et enfin, doit-on changer la règle et amoindrir les contraintes en matière de concurrence ? A côté de la prise en compte de la menace représentée par l’apparition de compétiteurs en provenance de pays qui suivent des règles différentes de celles du corpus généralement en usage  en matière de contrats internationaux, il faut s’interroger sur l’opportunité en termes de meilleur fonctionnement de l’économie d’un amoindrissement de la concurrence. Ce débat, s’il est moins présent en Europe, l’est davantage aux Etats-Unis. Peut-être parce qu’à l’heure actuelle les marchés européens seraient en général moins concentrés, génèreraient moins de surprofits et se caractériseraient par moins de « barrières à l’entrée ». Une hausse de la concentration des entreprises est observée aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années. Est-ce le fait d’une réallocation de la production vers des entreprises très productives et très profitables (la Tech par exemple) ou est-ce la résultante d’une réduction générale de la concurrence dans le sillage de politiques devenues moins exigeantes en la matière et/ou d’une élévation des « barrières à l’entrée » ? S’il fallait privilégier la seconde explication, alors on comprend à la fois les profits très élevés, la mollesse de l’investissement productif et la faible progression des salaires. Est-ce la voie que l’Europe veut emprunter ? Surtout à un moment de son histoire, caractérisé par la montée des mécontentements populistes.

 

Finissons en reparlant du feuilleton du Brexit. La Première ministre britannique va à Bruxelles aujourd’hui pour tenter de faire bouger l’UE sur le backstop irlandais ; en fait demander au Continent d’assurer que la question du maintien d’une frontière ouverte entre Eire et Ulster ne soit pas un obstacle ad vitam aeternam à la capacité du Royaume-Uni de mener une politique commerciale indépendante. Peu de progrès sont attendus. Theresa May ne veut pas choisir entre l’unité du Parti conservateur et l’intérêt économique de son pays. Quant aux Européens, ils ne retiennent pas l’idée de « trahir » la République d’Irlande. Faut-il donc s’inquiéter, alors que la perspective de la fin mars approche ? Sans doute pas, car dilater le temps reste une option actionnable. La sortie du RU de l’UE peut être décalée. Dans tous les cas, c’est bien au titre du caractère si compliqué du dossier Brexit que la Banque d’Angleterre passera son tour aujourd’hui.  Aucun changement n’est attendu à la sortie du comité de politique monétaire. La prochaine hausse du taux directeur est remise à plus tard ; si tant est qu’à ce moment les conditions pour le faire soient réunies.

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