Sens et contresens

  • Hervé GOULLETQUER Directeur Adjoint de la Recherche

Le Président Trump est peut-être moins agressif vis-à-vis de l’Europe que ce n’est pas communément admis. La Fed ne paraît guère être dans l’état d’esprit de baisser son taux directeur d’ici à la fin de l’année. La BCE est prête, si besoin, à opter pour un réglage monétaire plus accommodant. Au Royaume-Uni, le temps donné n’est pas forcément créateur de plus de clarté.

Revenons sur la menace du Président Trump de surtaxer 11 milliards de dollars de marchandises européennes importées aux Etats-Unis. Il faut bien comprendre que la démarche s’inscrit pleinement dans le cadre des règles de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). Le 11 décembre dernier, l’OMC a rendu une décision finale sur l’affaire des subventions de l’Union Européenne à Airbus. Elle est en faveur des Etats-Unis. Même si l’UE a fait appel (la procédure peut prendre jusqu’à deux ans), les Etats-Unis ont le droit d’alourdir les taxes à l’importation. La valeur des importations concernées par cet alourdissement  (11 milliards de dollars selon les équipes de la Maison Blanche) doit être validée par l’OMC, qui mesure la correspondance avec le préjudice subi. Une fois la validation obtenue, Washington pourra donc surtaxer les produits ciblés. Bruxelles n’est pas en mesure, sur ce dossier et dans le cadre des règles de l’OMC, de décider de mesures de représailles.

La décision américaine d’agir dans le strict cadre de la légalité internationale est peut-être plus importante pour le marché que celle de surtaxer un certain montant d’importations en provenance d’Europe. Qu’il existe de part et d’autre des raisons de se plaindre du comportement commercial du partenaire tombe sous le sens. La façon de résoudre la dispute en dit peut-être beaucoup sur l’image que les Américains se font de la relation avec l’Europe. Mettons en avant deux éléments de contexte. D’abord, les Européens ne savant pas Hic et Nunc comment entamer les discussions commerciales transatlantiques que les Présidents Juncker et Trump avaient décidé de lancer lors de discussions tenues en juillet 2018. Ni les eurodéputés, ni le Conseil n’arrivent à s’entendre. Face à cette faiblesse affichée, Washington aurait pu pousser son avantage de façon agressive. Ensuite, les Etats-Unis, au-delà d’une fin heureuse des négociations commerciales en cours avec la Chine, savent bien que les équilibres mondiaux vont rester fragiles pour encore pas mal de temps. Maintenir, si ce n’est renforcer, l’axe entre les deux continents est nécessaire. Ceci rappelé, mettons en perspective deux évènements : la décision unilatérale du 31 mai 2018 de surtaxer l’acier et l’aluminium importés d’Europe (et aussi du Canada et du Mexique) et l’annonce faite il-y-a peu concernant les aides à Airbus. La méthode n’est pas la même ; pour le moins ! D’où la tentation de considérer que le Président Trump écoute parfois son entourage et sait, au-delà de ses instincts protectionnistes, prendre la mesure de la complexité de l’environnement international et la façon dont les Etats-Unis doivent s’y mouvoir.

Passons à la politique monétaire et aux messages reçus tout récemment de la Fed et de la BCE. Les minutes du comité de politique monétaire américain des 19 et 20 mars derniers envoient un message central assez clair : « une majorité des participants s’attend à ce que l’évolution des perspectives économiques et des risques liés implique un taux directeur inchangé pour le reste de l’année ». Bien sûr, au-delà de cette vue consensuelle, des nuances apparaissent. Plusieurs membres du comité considèrent qu’en fonction des données économiques publiées le niveau du taux directeur pourrait être revu dans un sens ou dans l’autre. Quelques participants indiquent que si le déroulé économique est conforme aux projections de la Fed, et que donc la croissance reste supérieur au potentiel, alors remonter un peu le taux directeur serait nécessaire. Au final, contrairement à la vue du marché à aujourd’hui, il semble bien que, s’il devait avoir un biais en matière de positionnement du taux des fonds fédéraux d’ici à la fin de l’année, il serait davantage à la hausse qu’à la baisse.

Du côté de la BCE, si la vue centrale ne paraît pas avoir changé (la croissance va progressivement se renforcer et l’inflation dans une perspective de moyen terme se fera plus marquée), l’emphase est mise sur un scénario alternatif négatif : les éléments d’incertitude sont nombreux et les risques en matière de tempo de l’activité économique restent à la baisse. D’où l’envoi d’un triple message en termes opérationnels : la BCE est prête à « ajuster » tous ses instruments pour assurer que l’inflation garde le cap vers la cible de 2% l’an ; le pricing des opérations du nouveau plan de TLTRO (il faut comprendre le taux auquel l’argent sera prêté aux banques commerciales) sera déterminé en fonction de l’idée qu’on se fait de la capacité des établissements de crédit à répercuter, dans les conditions proposées à la clientèle, les impulsions de politique monétaire et aussi de l’évolution des perspectives économiques ; il est nécessaire de réfléchir à des mesures qui permettent à la fois de maintenir le bénéfice pour l’économie de taux d’intérêt négatif et d’atténuer les implication négatives, si tant est qu’il y en ait (n’est-ce pas une façon  d’évoquer le tiering concernant les taux d’intérêt appliqués aux réserves des banques commerciales auprès de la BCE ?). In fine, comment ne pas considérer que la BCE a envoyé un message assez dovish ? Le marché l’a bien compris.

La nouvelle date « au plus tard » pour que le Royaume-Uni quitte l’UE est fixée au 30 octobre. Cela signifie que les Britanniques seront convoqués pour l’élection au Parlement européen à la fin mai. Pour le gouvernement et aussi le Parlement, le message envoyé est contradictoire : d’un côté plus de temps pour se mettre d’accord ; de l’autre la nécessité d’aller vite, car qui peut préjuger des équilibres politiques dans le Royaume au lendemain du scrutin européen ? Comme quoi donner du temps n’implique pas forcément apporter de la clarté.

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