Pétrole : une prime géopolitique qui ne sert les intérêts de personne

  • Hervé GOULLETQUER Directeur Adjoint de la Recherche

Les cours du « brut » ont monté hier. Une incertitude politique accrue n’est pas une évolution souhaitable en ce moment de questionnement sur la dynamique de la croissance économique mondiale. Chine et Etats-Unis devraient s’employer à réduire les tensions au Moyen-Orient. Il y va de leurs intérêts bien compris.

Que doit-on retenir de la réaction du marché à l’attaque sur des installations pétrolières saoudiennes, menée samedi dernier ? Les cours du « brut » ont monté de plus de 10% (qualités américain ou européenne), les anticipations inflationnistes (swap 5 ans dans 5 ans) ne bougent presque pas et les taux longs se replient. Quant aux indices boursiers, ils se sont repliés ; de 0,9% en Zone Euro et de -0,3% aux Etats-Unis.

Bien sûr, la question principale posée aujourd’hui est celle de l’offre de pétrole. Quand la production saoudienne va-t-elle retrouver le niveau d’avant l’attaque ? En attendant, les stocks disponibles et/ou l’utilisation des capacités disponibles (dans les deux cas, au niveau mondial) permettent-ils de couvrir les besoins du côté de la demande ? On ne sait pas bien répondre à la première interrogation (une affaire de jours pour une partie des installations détruites et de semaines pour le reste ?) et on a envie d’être plus confiant quant à la réponse à la seconde.

Revenons aux marchés. Comment interpréter le message envoyé par les évolutions qu’on a rappelé en introduction ? Avant de répondre, mettons en perspective les évènements en cours. Retenons les chocs de 1973 et de 1979, qui s’inscrivent dans une logique de stagflation (inflation persistante et ralentissement de la croissance économique), celui de 2007-2008, en relation avec une forte hausse de la demande (Chine) et ceux de 1990 et de 2003, largement créés par les deux guerres d’Irak.

L’intuition incite à considérer que les références aux guerres d’Irak sont à privilégier. Pour d’évidentes raisons de proximité géographique et aussi par défaut. L’environnement actuel n’est pas stagflationniste et ne se caractérise pas non plus par une inflexion haussière de la demande de pétrole. Il peut être alors fondé de considérer qu’une prime géopolitique doive être prise en compte dans la formation du prix du pétrole brut. Mais de quelle ampleur ?

Allons un pas plus loin pour noter que 1990 marquait l’entrée en récession de l’économie américaine et que 2003 « bornait » la fin de la récession suivante. En sachant que les retournements de l’activité aux Etats-Unis n’est pas sans incidence sur celle ailleurs dans le monde. Comment ne pas considérer que le déroulé de la croissance aujourd’hui se rapproche plus d’une situation « à la 1990 » plutôt qu’« à la 2003 » ? La phase haussière du cycle est souvent déjà longue d’une dizaine d’années. Et puis, les indicateurs de probabilité d’entrée en récession d’ici à douze mois, pour ce qu’ils valent, sont orientés à la hausse depuis le début de 2018. L’inconfort dans la construction de projections économiques à quelques trimestres ne peut qu’augmenter. Si les pays consommateurs de pétrole doivent subir une augmentation de leur facture énergétique, alors les pressions dans le sens d’un ralentissement de la croissance se feront plus vives.

Essayons de faire un pas de plus. Force est de constater que l’incertitude augmente et peu importe qu’elle soit de nature politique ou géopolitique. Cette incertitude agit négativement sur la confiance et décale dans le temps les intentions d’achat de biens durables et d’investissement, tout en repoussant à plus tard les décisions d’embauche. Et ceci, au-delà des raisons objectives (moindres commandes reçues ou renchérissement des prix des marchandises et services consommés) à une croissance économique plus faible. Il y a ici un effet amplificateur du ralentissement de l’activité

Il paraît raisonnable de conclure que les attaques subies par l’Arabie saoudite accroissent le potentiel de ralentissement de la croissance économique. Au point de mettre en cause sa durabilité ? On ne sait pas ; et c’est pourquoi il est nécessaire de s’employer à réduire autant que possible tant la prime géopolitique que l’incertitude (les deux sont en partie liés). Confrontés à la dynamique « malsaine » prise par leurs relations commerciales, Chine et Etats-Unis avaient fini par comprendre que le moment de « faire baisser la pression » était venu. Le constat s’impose encore davantage depuis le weekend dernier.  Pékin n’est pas sans capacité d’influence sur Téhéran (l’opération menée samedi dernier provient très certainement de milieux plus ou moins « affiliés » au régime iranien) et Washington, sur Riyad. Sans oublier que cette nécessité de la modération vaut pour l’Administration américaine elle-même. L’hypothèse à privilégier est celle d’une retenue de l’Arabie Saoudite et de ses alliés (au premier rang, les Etats-Unis) dans la réponse à apporter à l’attaque subie. On peut aussi penser que l’Iran, peut-être influencée par la Chine, va restreindre les démonstrations de force à l’extérieur de ses frontières.

Le « pire n’est jamais certain » et il serait logique que la prime géopolitique, qu’on a évoquée plus haut, ne soit pas trop marquée. Avec la difficulté de la repérer à l’heure actuelle. Dans l’augmentation observée des cours du « brut », quelle part provient du déséquilibre immédiat entre offre et demande et quelle autre s’explique par le risque d’approvisionnement dans la région du golfe ? Dans tous les cas, il faut suivre les évolutions du prix du pétrole. Celles-ci nous diront des choses sur le tempo futur de la croissance mondiale.

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